C’était une des régions les plus tolérantes des Etats-Unis. Avant de devenir le temple de l’informatique mondiale, elle fut dans les années cinquante, soixante et soixante-dix, le berceau de la culture beatnik, puis hippie. Toute culture, toute idée méritait alors d’être étudiée. Grâce à cette ouverture d’esprit et cette facilité d’échanges, ce qui allait devenir la Silicon Valley s’est radicalement transformée en quelques décennies. De terre agricole, elle est devenue la plus forte concentration au monde de firmes high-tech. On y recense quelque 10 000 sociétés spécialisées dans les micro-ordinateurs, les microprocesseurs, le multimédia.
C’est ce que l’on appelle le micro-marketing. «La Silicon Valley a commencé par vendre du matériel, mais voilà déjà une quinzaine d’années qu’elle s’intéresse aux données de ses clients : regardez ce que font eBay ou Google, rappelle Augie Ray, analyste principal chez Forrester, un cabinet de conseils et d’études de marché américain spécialisé dans les nouvelles technologies[iv]. Le Web 2.0 implique de connecter les internautes entre eux. Mais cela coûte cher, car il faut d’énormes infrastructures pour stocker les informations que s’échangent les utilisateurs.
Pour couvrir ces frais, il faut trouver des sources de revenus comme la vente d’objets virtuels ou, surtout, la publicité.» «Il y eut une époque où la Valley vendait des produits : des logiciels, du matériel, reprend Randy Komisar[v], de chez Kleiner Perkins Caufield & Byers. Maintenant, nous sommes passés à un modèle d’audience, de média. Ce n’est plus une transaction entre deux parties – le vendeur et l’acheteur – mais entre trois parties : le site, l’internaute et l’annonceur.
Cela rend les données plus importantes : si je suis un site Internet, j’ai besoin de savoir beaucoup de choses sur vous afin de pouvoir monnayer ces informations auprès de l’annonceur qui paye la facture. Car, plus j’en sais sur vous et plus l’annonceur peut profiter de mon site pour vous afficher une publicité ciblée.» Les entreprises qui n’entrent pas tout à fait dans ce moule ont d’ailleurs plus de mal à convaincre les investisseurs : début 2011, près de 200 millions de personnes s’étaient inscrites sur Twitter, mais malgré ce succès planétaire, le site de micro-blogging avait encore du mal à trouver son modèle économique, car il ne propose pas de système d’annonces vraiment original...
Entre Apple, Facebook et Google, tous les coups sont permis
En échange d'un libre accès à nos informations, Bynamite voudrait nous offrir des coupons de réduction, des échantillons, des essais gratuits… Le débat ne porte pas, comme en Europe, sur la protection de la vie privée. Tout le monde dans la Silicon Valley souhaite que les internautes dévoilent toujours plus d'information sur eux-mêmes ; ici, c'est une question de vie ou de mort économique : supprimer l'accès aux données personnelles entraînerait la disparition de la publicité ciblée et la faillite quasi-immédiate de Google ou Facebook. Au pays du capitalisme-roi, le débat porte sur la propriété (et donc le prix) de la vie privée !
Le téléphone mobile n'existait pas, Internet encore moins, la vidéo surveillance et le marketing direct n'en étaient qu'à leurs balbutiements. Le nom de Big Brother n'était cité que dans des revues littéraires pour intellectuels. Pratiquement seule la carte bancaire laissait des traces derrière nous : qui se souvient de ce député-maire qui avait commis un faux témoignage dans un scandale de corruption de footballeur impliquant le patron d'un grand club de foot (il est désormais interdit de citer les noms des protagonistes de cette affaire, digne des pieds nickelés) ? L'élu avait été confondu par le relevé de sa carte bancaire, réquisitionné par la justice : il avait affirmé avoir assisté à une conversation dans le bureau de ce grand patron, alors qu’il était sur l’autoroute. Son passage au péage, qu’il avait payé avec sa carte, prouvait le contraire !
C’est également le but de mon livre qui décrit la façon dont trois entreprises de la Silicon Valley, Apple, Facebook et Google, s’affrontent pour s’emparer de nos données. La mère de toutes les batailles va se jouer entre ces trois mastodontes. Tous les coups sont permis : mi-mai 2011, Facebook a avoué avoir fait appel à un cabinet de relations publiques pour inciter des journalistes à dénoncer les risques que faisait soit-disant peser sur la vie privée Social Circle, une option de recherche sur les réseaux sociaux proposée par Google[xi]. Facebook ferait mieux de balayer devant sa porte…

