vendredi 4 novembre 2011

Comment les publicités sur Facebook peuvent être utilisées pour espionner des amis !




















Une étudiante en doctorat d’informatique de l’université Stanford, Aleksandra Korolova, s’est aperçu qu’il était possible d’utiliser le système des publicités sur Facebook pour en savoir plus sur les préférences en tout genre de nos amis (l'étude qu'elle a publiée sur ce sujet est disponible en ligne : http://theory.stanford.edu/~korolova/Privacy_violations_using_microtargeted_ads.pdf). On peut envoyer une publicité à une personne précise, savoir si elle a cliqué dessus et en déduire ses centres d’intérêt. «Le système utilisé par les annonceurs pour publier des publicités sur Facebook est très pratique : vous pouvez cibler une toute petite population, explique-t-elle[i]. A tel point que vous pouvez envoyer des publicités à une seule personne, que vous avez repérée ; par exemple, vous pouvez lui envoyer une publicité destinée aux gay, si elle clique dessus, il y a de fortes chances qu’elle soit elle-même homosexuelle.» Avertis de cette possibilité par Aleksandra Korolova, les responsables de Facebook ont, normalement, interdit toute publicité susceptible de cibler moins de 20 personnes. «Mais cette protection est insuffisante », réplique Aleksandra Korolova, qui a déjà imaginé une parade, que nous ne révélerons pas ici.


[i] entretien avec l’auteur, 4 novembre 2010, Stanford University, Palo Alto, Californie.

Yahoo! France n’a pas souhaité commenter cette utilisation de Flickr

Voici mes échanges de mail avec Yahoo France pour leur demander des informations sur la publicité ciblée.

Les noms ou adresses de courrier électronique ou numéros de téléphone de certaines personnes ont été cachés

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Mardi 15 Février 2011

De : Jacques Henno
À : Christophe Pelletier
Envoyé le : Mardi 15 Février 2011 10h55
Objet : Demande d'interview chez Yahoo! France sur la publicité ciblée, dans le cadre d'un livre sur les entreprises de la Silicon Valley

Bonjour,

Sans doute vous souviendrez-vous de moi : Jacques Henno, journaliste indépendant, spécialiste des nouvelles technologies de l'information.

Je prépare pour les éditions Télémaque (contact : XXXX ; XXXXX) un livre sur les entreprises de la Silicon Valley.

Une partie de cet ouvrage portera bien entendu sur les avantages de la publicité en ligne et plus particulièrement de la publicité ciblée.

C'est dans ce cadre que j'aurais souhaité rencontrer un représentant de Yahoo! France qui puisse m'expliquer le fonctionnement de la publicité ciblée chez Yahoo!.

Idéalement, ce RDV pourrait-il avoir lieu dans la semaine du 28 février au 4 mars ?

D'avance, merci de votre compréhension et de votre aide.

Cordialement,
Jacques Henno
XXXXXXXX
www.henno.com (Les Nouvelles Technologies et Nous)
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Jeudi 3 Mars 2011

De : Jacques Henno
À : Christophe Pelletier
Envoyé le : Jeudi 3 Mars 2011 18h28
Objet : Re : Demande d'interview chez Yahoo! France sur la publicité ciblée, dans le cadre d'un livre sur les entreprises de la Silicon Valley

Bonsoir,

Ces quelques lignes pour faire suite à mon mail du 15 février, à nos échanges par messageries téléphoniques interposées de la semaine dernière et à mon message sur votre portable en début de semaine.

Comme indiqué dans mes messages sur votre portable, le RDV chez Yahoo! peut avoir lieu la semaine prochaine (7 au 11 mars) ou, plus difficilement pour moi, la semaine suivante (14 au 18 mars).

D'avance, merci de votre retour.

Cordialement,
Jacques Henno
XXXXXXXXXX
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Lundi 7 mars 2011

De : Jacques Henno
À : Christophe Pelletier
Cc : XXXXXXXX
Envoyé le : Lun 7 mars 2011, 17h 16min 54s
Objet : Questions sur la publicité ciblée


Bonjour,



Ces quelques mots pour faire suite à nos échanges, au cours des quatre dernières semaines, par mail et par messageries de téléphones portables interposées.

Voici les questions que je souhaiterais soumettre à Yahoo! sur la publicité ciblée, dans le cadre de mon livre sur les entreprises de la Silicon Valley que je prépare pour les éditions Télémaque (contact : XXXX - qui est en CC de ce mail) :

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• La Cnil, feu le Forum des Droits sur Internet et l'IAB distinguent plusieurs types de publicités ciblées : publicité contextuelle, publicité personnalisée, publicité comportementale et "retargeting". Quelles sont les différentes formes de publicité ciblées utilisées par Yahoo! ?

• comment fonctionnent-elles sur le plan technique ?


• Yahoo! collecte-t-il toutes les NPII (Non Personally Identifiable Information) possibles sur tout le monde ou s'impose-t-il des limites ? Les données qualifiantes et anonymes sensibles (préférences politiques, philosophiques religieuses, les origines ethniques ou raciales, l'appartenance syndicale, la santé ou l'orientation sexuelle des internautes - selon la définition de l'IAB France) sont-elles collectées ? Les données sur les mineurs sont-elles collectées ? 

• Yahoo! s'impose-t-il des limites comme, par exemple, ne pas envoyer de publicité comportementale aux moins de dix-huit ans voulant maigrir ?

• Yahoo! s'impose-t-il des limites en termes d'exposition d'un individu à une publicité (principe de "capping") ?

• Yahoo! utilise-t-il certaines des informations auquel il peut avoir accès via Flickr (information sur la personne qui a pris la photo, données sur le contexte dans lequel a été prise la photo - lieu, appareil…) pour la publicité ciblée ?

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Je reste, bien sûr à votre disposition pour tout renseignement complémentaire dont vous pourriez avoir besoin.

D'avance, merci de votre aide.

Cordialement,


 
Jacques Henno
XXXXXXXXXX
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Vendredi 11 mars 2011


De : Jacques Henno
À : Christophe Pelletier
Cc : Servicedepresse@yahoo.fr
Envoyé le : Ven 11 mars 2011, 15h 03min 06s
Objet : [2] Questions sur la publicité ciblée

Bonjour,

Juste quelques mots pour m'assurer que vous avez bien reçu mon dernier mail (voir ci-dessous), avec mes questions sur la publicité ciblée, dans le cadre de mon livre sur les entreprises de la Silicon Valley.

Pour info, voici la liste des personnes et des organisations que j'ai déjà interviewées pour la publicité en ligne, dans le cadre de mon livre :

• Olivier Raussin, Directeur Display & YouTube de Google France (par e-mail)

• Marie Delamarche, 

Syndicat des Régies Internet (par téléphone)

• 
David Fewer, CIPPIC (Canadian Internet Policy and Public Interest Clinic ) (par téléphone)
• Grégory Gazagne, Directeur général France et Europe du Sud, Criteo (one to one)
• Sébastien Etorre, Specific Media (RDV pris ; interview one to one à réaliser).

Cordialement,
Jacques Henno
XXXXXXXXXXX

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Mardi 29 Mars 2011

De : Service de presse Yahoo France
À : "XXXX "
Envoyé le : Mardi 29 Mars 2011 16h14
Objet : Yahoo! dévoile des relations insolites que vivent les internautes avec leur voiture

Bonjour,
A quelques mois du grand départ en vacances, Yahoo! s’est intéressé aux comportements des internautes avec leur voiture à travers une étude qui révèle des pratiques et habitudes parfois inhabituelles. Voici quelques chiffres qui pourraient vous être utiles pour un sujet à venir ou susciter la curiosité de vos lecteurs.
Le saviez-vous ?* 77% des personnes ayant fait le coup de la panne ont conclu 
Le saviez-vous ?* 37% des interrogés pensent que personne ne les voit quand ils se curent le nez au volant
Le saviez-vous ?*  63% des hommes disent prêter leur voiture à leur femme alors que seules 42% des femmes déclarent avoir le droit de conduire
*Panel Yahoo! – 20 000 internautes Yahoo! prêts à donner leur opinion - Etude réalisée du 8 au 16 novembre 2010 auprès de 6 066 panélistes
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A propos de Yahoo !
Yahoo! est une entreprise leader du secteur media digital qui permet à plus d’un demi-milliard de consommateurs à travers le globe de se connecter à ce et ceux qui comptent le plus pour eux, à travers des produits et services qui apportent à chacun une expérience numérique personnalisée. Yahoo! permet également aux annonceurs de toucher leur consommateurs grâce à son unique combinaison Science + Art + Scale. Son siège est basé à Sunnyvale en Californie. Pour plus d'informations, visitez le centre de presse (pressroom.yahoo.com) ou le blog de l'entreprise, Yodel Anecdotal (yodel.yahoo.com)
Contacts
XXXXXXX, responsable communication, Yahoo ! France - Tél.XXXXX
XXXXXX - Tél. 01 XX XX XX XX – Email:  XXXXXXX
XXXX XXXX
yahoo! - service de presse
XXXXXX
tél. :  XXXXXXX
galerie flickr : yahoo_presse
Twitter:  http://twitter.com/Yahoo_France

XXXXXXX XXXXX XXXX

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Mardi 29 Mars 2011



De : Jacques Henno
À : XXXX; Service de Presse de Yahoo! France Service de Presse de Yahoo! France ; Christophe Pelletier
Cc : XXXXX
Envoyé le : Mardi 29 Mars 2011 17h54
Objet : Tr : [2] Questions sur la publicité ciblée /Yahoo! dévoile des relations insolites que vivent les internautes avec leur voiture

Bonjour,

Je vous remercie beaucoup de l'envoi de ces informations - passionnantes -, entre autres, sur les curetages des nez en voiture, où l'on apprend que "37% des interrogés pensent que personne ne les voit quand ils se curent le nez au volant".

Je comprends mieux pourquoi les différentes personnes travaillant aux services de relations presse de Yahoo! France, - sans doute débordées par la fastidieuse compilation de ces chiffres - n'ont pas pu répondre à ma récente demande d'ITW sur la publicité comportementale (voir ci-dessous), dans le cadre d'un livre que je prépare pour les éditions Télémaque (XXX XXXX en CC).

Cordialement,
Jacques Henno
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L’omerta de Google

Lorsque je me suis rendu dans la Silicon Valley en novembre 2010 pour enquêter pour ce livre, j’ai bien sûr demandé à pouvoir rencontrer des représentants de Google à Mountain View. Je me suis adressé, plus d’un mois à l’avance, aux attachés de presse de Google France, qui, très poliment, m’ont assuré de leur intérêt pour ma demande et qu’ils allaient tout faire pour la satisfaire.

Puis, on m’a répondu que malheureusement personne ne serait disponible en Californie pour me répondre. J’ai insisté. On m’a fait comprendre que je n’avais pas à me plaindre : j’avais déjà eu la chance de l'interviewer - en 2008 ! – un des spécialistes maison des problèmes de « privacy » (respect de la vie privée). J’ai alors contacté le responsable de Google Europe, qui m’a répondu qu’il allait m’aider, avant de retourner sa veste et de me dire qu’il ne voyait pas la nécessité pour moi de rencontrer des responsables de Google aux Etats-Unis : selon lui, on pouvait très bien enquêter sur le sujet depuis la France.

Rebelote en février 2011, lorsque j’ai voulu en savoir un peu plus sur le fonctionnement de la publicité comportementale chez Google. J’ai, de nouveau, adressé une demande au service de presse, qui m’a très aimablement répondu que j’allais pouvoir interviewer un représentant de Google France sur le sujet, avant de me demander plus d’informations – un réflexe normal, après tout, chez une entreprise qui veut gérer l’information dans le monde entier ! – sur mon livre, puis de finalement de me proposer de répondre à mes questions par mail ! Voir http://tousfiches.blogspot.com/2011/11/une-video-expliquant-le-fonctionnement.html

L’utilisation de Google par la police ou le fisc


Les polices et les administrations fiscales n’ont pas toujours besoin de commission rogatoire pour obtenir un « tuyau » de la part de Google. Elles peuvent aussi tout simplement se servir des informations que le moteur fournit gratuitement au grand public. Comme les photos aériennes disponibles sur Google Maps ou Google Earth. En 2008 alors qu’ils enquêtaient sur un réseau international de marijuana, des policiers suisses ont repéré, grâce à Google Earth, une zone de production dans le canton de Thurgovie[i].

Plus près de nous, le fisc français utiliserait la fonction « historique » de Google Earth pour faire la chasse aux piscines et autres extensions construites illégalement (ce qui permet  aux propriétaires de payer moins de taxes foncières et d’habitation : l’existence d’une piscine, par exemple, serait prise en compte par le fisc pour calculer la valeur locative des maisons concernées, valeur locative qui détermine en partie les taxes foncière et d'habitation afférentes à ces biens).


La fonction historique de Google Earth permet d’accéder à des clichés d’un même lieu, mais pris à des époques différentes : toute modification d’une construction apparaît immédiatement !


Si vous souhaitez faire flouter la façade de votre habitation sur Google Street View, rendez-vous ici :
http://double-numerique.net/2012/01/comment-faire-flouter-une-photo-de-sa.html

Comment Google s’y prend pour assécher certains marchés.


Les dirigeants de Google ont complètement asséché certains marchés. Prenons l’exemple des cartes et des images satellitaires. Il y a encore quelques années, le travail des cartographes représentait une vraie valeur ajoutée. Mais depuis que Google Maps propose ses produits gratuitement, cela vaut-il encore quelque chose ? «Les ingénieurs de Google ont une vision à long terme : ils n’hésitent pas à entrer sur un marché pour en détruire la valeur s’ils pensent que cela peut leur servir plus tard», rappelle Sébastien Etorre , directeur des opérations chez Specific Media, une entreprise spécialisée dans la publicité en ligne.

Ainsi, pour la cartographie, la vision à long terme portait sur les GPS : grâce aux immenses bases de données de Google Maps, Google peut proposer un service – gratuit – de guidage par GPS sur les téléphones portables fonctionnant sous Android. Un GPS gratuit ? Là, ce sont les mastodontes du secteur, comme Garmin, Navigon ou Tom Tom, qui ont du souci à se faire. Pour la cartographie, Google s’est même projeté encore plus loin : le prochain enjeu sera peut-être l’utilisation des cartes et du GPS par des voitures automatiques, capables de se diriger toutes seules. Vous n’y croyez pas ? Pourtant Google a déjà construit des prototypes, qu’il teste en Californie depuis 2009.

De même, le zèle que Google a mis à construire une bibliothèque numérique universelle en scannant tous les livres disponibles vise-t-il sans doute à « assécher » le métier d’éditeur ! Et, de là, à le transformer, en introduisant dans le modèle économique de l’édition, la… publicité. Début 2011, Google avait déjà numérisé 15 millions de livres provenant de 35 000 éditeurs et de 40 bibliothèques. Or les critiques sont de plus en plus nombreuses à s'élever contre le programme Google Books, accusé de ne pas respecter les droits d'auteurs, de monopole ou de clauses abusives.


«Google dispose là d'un monopole de fait, rappelle Robert Darnton, président de la Bibliothèque de l'Université Harvard, aux Etats-Unis . Microsoft a abandonné un projet similaire en mai 2008 après avoir numérisé près d'un million de livres.» En France, la bibliothèque municipale de Lyon a été la première a cédé aux avances de Google. En échange de la numérisation de ses 500 000 livres, Google a obtenu une exclusivité de 25 ans : pendant cette période, seul ce moteur de recherche pourra mettre en ligne les copies numériques des ouvrages. Et y insérer de la publicité, en lien avec les centre d’intérêts que révèlent les livres consultés ou les termes de recherche tapés pour y accéder..

L'histoire et l'évolution de la Silicon Valley

A l’origine, la Silicon Valley était une des régions les plus tolérantes des Etats-Unis


Heureusement, un espoir subsiste que la vie privée soit un jour mieux respectée par les entreprises de la région de San Francisco, car la « Valley » n’a pas toujours été aussi « liberticide ». Un esprit frondeur, voire libertaire a, au contraire, longtemps soufflé sur la baie de San Francisco, largement ouverte à l’immigration.


C’était une des régions les plus tolérantes des Etats-Unis. Avant de devenir le temple de l’informatique mondiale, elle fut dans les années cinquante, soixante et soixante-dix, le berceau de la culture beatnik, puis hippie. Toute culture, toute idée méritait alors d’être étudiée. Grâce à cette ouverture d’esprit et cette facilité d’échanges, ce qui allait devenir la Silicon Valley s’est radicalement transformée en quelques décennies. De terre agricole, elle est devenue la plus forte concentration au monde de firmes high-tech. On y recense quelque 10 000 sociétés spécialisées dans les micro-ordinateurs, les microprocesseurs, le multimédia.

C’est en 1939 que furent jetées les prémices de la Silicon Valley. Cette année-là, un professeur de l'université Stanford, située à Palo Alto, à mi-chemin de San Francisco et de San Jose, encourage deux de ses étudiants, William Hewlett et David Packard, à monter leur entreprise, qui deviendra HP (Hewlett-Packard). Leur premier client ? Les Studios Disney. Suivant leur exemple, de plus en plus d'ingénieurs se mettent à leur compte. En 1957, huit d'entre eux inventent le circuit intégré, une pastille de silicium qui supporte des diodes et des transistors. Aussitôt, les entreprises d'électronique se multiplient autour de Palo Alto et vont recruter leurs cadres jusqu'en Europe. Séduits par la beauté de la région et l'hédonisme ambiant, ils affluent par milliers.

Nouveau bond en avant en 1971, avec la mise au point, par Intel, du microprocesseur, un circuit intégré capable de se livrer à quelques calculs. En quelques années, toute la Vallée va se restructurer autour des micro-ordinateurs, des logiciels, des imprimantes, des disques durs…

La région a de nouveau la fièvre depuis la révolution Internet, dans la seconde moitié des années quatre-vingt-dix, qui a multiplié les opportunités commerciales. Annuaires électroniques, logiciels de dialogue, langages de programmation. Dès que quelqu'un, qu'il soit russe, français, américain ou belge, a une idée, il fonce ici monter son affaire. Rien de plus facile.

L'argent ? En 2010, plusieurs centaines de firmes de capital-risque ont investi plus de 9 milliards de dollars dans des «start-up» (jeunes sociétés)[i]. Les statuts ? Les cabinets d'avocats spécialisés, comme Wilson Sonsini Goodrich & Rosati, les rédigent en quelques heures. Les locaux ? Des immeubles de bureaux se construisent un peu partout. Les salariés ? Les universités de Berkeley et de Stanford fournissent des armées d'ingénieurs et de cadres, et si cela ne suffit pas, les entreprises vont recruter des développeurs au Brésil ou en Inde. Mais si la start-up se transforme en succès, elle est introduite en Bourse et tout le monde fait alors fortune, des fondateurs aux employés en passant par les venture capitalists.

Aujourd'hui, un des filons considérés comme le plus profitable est celui de l'exploitation des données, personnelles, commerciales ou administratives. «Avant le métier de la Vallée était de vendre du matériel informatique ou des logiciels, rappelle Ryan Calo, responsable du projet « Vie Privée des Consommateurs », à la faculté de droit de l’université Stanford. Aujourd’hui, la plupart des entreprises de la région sont sur Internet pour fournir du matériel, des logiciels ou de la « connectivité » au sens large, comme, par exemple, un réseau social ou un service de messagerie électronique ; autant d’occasions de récupérer des informations sur ses clients : la tendance est donc de continuer à vendre de l’informatique, mais aussi  de tirer profit des données ainsi collectées[ii]».

Pour certains experts, l’information est devenu un «pétrole gris», un « moyen décisif de compétitivité[iii] » pour les entreprises. Sa maîtrise pourrait avoir sur l'économie un impact aussi important que celui de «l'or noir», le pétrole. Apple, Facebook, Google sont en train d'asseoir leur succès - et leur fortune - sur ce fameux «pétrole gris».

Apple, Facebook, Google et Twitter nous proposent des « interfaces » - des ordinateurs, des téléphones, des logiciels…-  pour publier et rechercher de l'information, entre autres, sur Internet. Pour mettre en forme, vérifier et recouper les gigantesques quantités d’informations qu'elles moulinent, ces leaders s'appuient sur tout un réseau de fournisseurs locaux (Oracle, Informatica, Sense Networks…) qui proposent des logiciels appropriés. Et c’est ainsi qu’à leur tour, Apple, Facebook, Google ou Twitter, extraient des données que nous émettons ou recevons par leur intermédiaire, une mine de renseignements sur nous : nos centres d’intérêt, nos achats, notre mode de vie, bref, tout ce qui  nous touche.  Ce qui leur permet de mieux cerner nos besoins et de nous envoyer des publicités ciblées.


C’est ce que l’on appelle le micro-marketing. «La Silicon Valley a commencé par vendre du matériel, mais voilà déjà une quinzaine d’années qu’elle s’intéresse aux données de ses clients : regardez ce que font eBay ou Google, rappelle Augie Ray, analyste principal chez Forrester, un cabinet de conseils et d’études de marché américain spécialisé dans les nouvelles technologies[iv]. Le Web 2.0 implique de connecter les internautes entre eux. Mais cela coûte cher, car il faut d’énormes infrastructures pour stocker les informations que s’échangent les utilisateurs.


Pour couvrir ces frais, il faut trouver des sources de revenus comme la vente d’objets virtuels ou, surtout, la publicité.» «Il y eut une époque où la Valley vendait des produits : des logiciels, du matériel, reprend Randy Komisar[v], de chez Kleiner Perkins Caufield & Byers. Maintenant, nous sommes passés à un modèle d’audience, de média. Ce n’est plus une transaction entre deux parties – le vendeur et l’acheteur – mais entre trois parties : le site, l’internaute et l’annonceur.


Cela rend les données plus importantes : si je suis un site Internet, j’ai besoin de savoir beaucoup de choses sur vous afin de pouvoir monnayer ces informations auprès de l’annonceur qui paye la facture. Car, plus j’en sais sur vous et plus l’annonceur peut profiter de mon site pour vous afficher une publicité ciblée.» Les entreprises qui n’entrent pas tout à fait dans ce moule ont d’ailleurs plus de mal à convaincre les investisseurs : début 2011, près de 200 millions de personnes s’étaient inscrites sur Twitter, mais  malgré ce succès planétaire, le site de micro-blogging avait encore du mal à trouver son modèle économique, car il ne propose pas de système d’annonces vraiment original...

Entre Apple, Facebook et Google, tous les coups sont permis

Des microprocesseurs, la Vallée est donc passée au micro marketing : beaucoup de ses entreprises  en sont devenues spécialistes. Ce n’est pas par hasard si en mai 2010, Keith Weed, directeur marketing d’Unilever, un des plus gros annonceurs au monde, a emmené une trentaine de dirigeants de cette multinationale, spécialisés dans les produits de consommation courante, visiter les sociétés de la région[vi]. Les grands groupes ont d’ailleurs l’habitude de venir faire leurs emplettes ici, en investissant dans des start-up dont l’expertise pourra leur servir plus tard. Johnson & Johnson (produits pharmaceutiques, matériel médical, hygiène, santé) finance 23andMe, une entreprise de Mountain View, spécialisée dans les tests génétiques vendus sur Internet à visée médicale, co-fondée et présidée par Anne Wojcicki (par ailleurs, épouse de Sergey Brin, cofondateur de Google). Bizarrement, son grand rival, Procter & Gamble (produits d’hygiène et de beauté), soutient le principal concurrent de 23andMe, Navigenics, installée à Foster City.

La concentration de savoir-faire dans la Bay Area fait parfois peur. Jamais, un marché n'a été dominé par un aussi petit nombre d'entreprises et de personnes. «Les spécialistes qui créent ces interfaces, à qui nous déléguons la structuration de nos esprits, sont remarquablement peu nombreux - entre 10 000 et 100 000 ingénieurs et designers -, et peu diversifiés : ils travaillent en majorité à moins de 50 kilomètres de l'université Stanford», avertit Jean-Louis Constanza, président d'Orange Vallée[vii]. Au sein de cette petite communauté, toute bonne idée est rapidement adoptée, imitée ou adaptée.

Un débat sur le respect de la vie privée commence à s'y faire jour. Il n'a pour origine ni le législateur – toute initiative de ce genre est contrée par les lobbys des entreprises au niveau de l'état de Californie ou au niveau fédéral, à Washington – ni le consommateur (les habitants de la Vallée sont entièrement acquis à la cause de leurs employeurs). Il provient de quelques start-up qui veulent se tailler une part du gâteau du «pétrole gris». Pour se démarquer des géants Apple, Facebook et Google, elles proposent de nous affranchir de notre condition d’esclave et de nous rémunérer pour notre «travail».


En échange d'un libre accès à nos informations, Bynamite voudrait nous offrir des coupons de réduction, des échantillons, des essais gratuits… Le débat ne porte pas, comme en Europe, sur la protection de la vie privée. Tout le monde dans la Silicon Valley souhaite que les internautes dévoilent toujours plus d'information sur eux-mêmes ; ici, c'est une question de vie ou de mort économique : supprimer l'accès aux données personnelles entraînerait la disparition de la publicité ciblée et la faillite quasi-immédiate de Google ou Facebook. Au pays du capitalisme-roi, le débat porte sur la propriété (et donc le prix) de la vie privée !
Pendant ce temps, en France, les sénateurs voudraient promulguer une loi favorisant l'oubli numérique. Ce texte obligerait les acteurs du Web à offrir aux internautes la possibilité d'effacer toutes les traces qu'ils laissent sur le réseau et toutes les informations qu'ils y publient… On peut le regretter, mais la tendance, autour de San Francisco, n'ait pas à l'oubli. J'invite les auteurs de cette proposition de loi à se rendre dans la Bay Area ou à lire mon livre ! Les choses ont changé depuis qu’ils ont terminé leurs études universitaires.

Pour ma part, cela fait près de vingt-cinq ans que j'utilise à titre professionnel et personnel les nouvelles technologies. Et que je couvre ce secteur en tant que journaliste. Au début de ma carrière, dans les années quatre-vingt, la CNIL (Commission Nationale Informatique et Libertés) protégeait efficacement les Français contre les recoupements de fichiers. Elle avait même été créée dans ce seul but, à la suite de la violente opposition soulevée par le projet Safari (un nom vraiment mal choisi, tant il évoquait la chasse à l'homme…) de l'Etat français, qui voulait pouvoir regrouper tous les fichiers administratifs portant sur tel ou tel citoyen.


Le téléphone mobile n'existait pas, Internet encore moins, la vidéo surveillance et le marketing direct n'en étaient qu'à leurs balbutiements. Le nom de Big Brother n'était cité que dans des revues littéraires pour intellectuels. Pratiquement seule la carte bancaire laissait des traces derrière nous : qui se souvient de ce député-maire qui avait commis un faux témoignage dans un scandale de corruption de footballeur impliquant le patron d'un grand club de foot (il est désormais interdit de citer les noms des protagonistes de cette affaire, digne des pieds nickelés) ? L'élu avait été confondu par le relevé de sa carte bancaire, réquisitionné par la justice : il avait affirmé avoir assisté à une conversation dans le bureau de ce grand patron, alors qu’il était sur l’autoroute. Son passage au péage, qu’il avait payé avec sa carte, prouvait le contraire !

Aujourd'hui, pour une enquête de ce type, la justice et la police iraient d’abord regarder sur Internet ce que le suspect faisait à l’heure dite. C’est ainsi qu’aux Etats-Unis, un jeune cambrioleur s’est fait pincer à cause des réseaux sociaux : il n’avait pas résisté à la tentation de se prendre en photo à l’aide de l’ordinateur de ses victimes et à publier ce cliché sur leur compte Facebook[viii] ! Et en Grande-Bretagne, un homme aurait été pris en photo par Google Street View devant la caravane qu’il aurait volée[ix] !
Il s’agit désormais de protéger les internautes – et en particulier les jeunes générations – d’eux-mêmes. Cela ne passera pas, je le crains, par une législation française, ou même européenne. Cela ne sera possible que par l’éducation. C’est le but des conférences que je donne régulièrement un peu partout en France dans des établissements scolaires[x].


C’est également le but de mon livre qui décrit la façon dont trois entreprises de la Silicon Valley, Apple, Facebook et Google, s’affrontent pour s’emparer de nos données. La mère de toutes les batailles va se jouer entre ces trois mastodontes. Tous les coups sont permis : mi-mai 2011, Facebook a avoué avoir fait appel à un cabinet de relations publiques pour inciter des journalistes à dénoncer les risques que faisait soit-disant peser sur la vie privée Social Circle, une option de recherche sur les réseaux sociaux proposée par Google[xi]. Facebook ferait mieux de balayer devant sa porte…


[ii] Entretien avec l’auteur, à l’Université Stanford (Californie), le 3 novembre 2010.
[iii] Dominique Barjot, Michèle Merger, Les entreprises et leurs réseaux - hommes capitaux techniques et pouvoirs XIXe-XXe siècles : mélanges en l'honneur de François Caron, Presses Université Paris-Sorbonne, janvier 1998, p. 809.
[iv] Entretien avec l’auteur, Foster City, Californie, 5 novembre 2010.
[v] Entretien avec l’auteur, à Menlo Park (Californie), le 3 novembre 2010.
[vi] Laurence Girard, Les publicitaires tentent d’apprivoiser les réseaux sociaux, Le Monde, 27 juin 2006.
[vii] Jean-Louis Constanza, président d’Orange Vallée, La révolution des Interfaces, in La révolution numérique Nouveaux usages, nouveaux modèles, nouvelles régulations ? Les Cahiers de l’Arcep avril - mai - juin 2010.
[viii] http://technolog.msnbc.msn.com/_news/2011/02/24/6123003-burglar-who-posted-on-victims-facebook-pleads-guilty-
[ix] http://technolog.msnbc.msn.com/_news/2010/11/09/5436243-google-street-view-captures-caravan-thief
[x] Voir le site consacré à mes conférences : www.lesconfs.net
[xi] Miguel Helft, Facebook, Foe of Anonymity, Is Forced to Explain a Secret, New York Times, 13 mai 2011.

Sommaire du livre Silicon Valley / Prédateurs Vallée ?

Remerciements 

Carte de la Silicon Valley

Introduction : la Silicon Valley, une menace pour notre vie privée.
  • Les nouveaux maîtres du monde
  • Comment nous sommes devenus les esclaves d’Apple, de Facebook et de Google
  • Prochaines étapes : savoir où nous sommes et s’emparer de notre ADN
  • Il est temps de se ressaisir

Le double jeu de Google
  • Mettre la main sur les informations du monde entier
  • Google contrôle plus de 65% de la publicité en ligne aux Etats-Unis et en France
  • Zoom : les différentes formes de publicité sur les sites internet
  • Des données qui peuvent être réquisitionnées par la justice
  • Zoom : les données que vous transmettez aux moteurs de recherche
  • La dictature numérique ne fait que commencer

Facebook, le Pacman de la vie privée
  • « Atteinte à la sécurité, violation de copyright et menace pour la vie privée »
  • Le but de Mark Zuckerberg : savoir ce qui se passe dans nos têtes
  • Zoom : L’histoire tordue de Facebook
  • Le bouton « J’aime » nous suit à la trace
  • La vraie richesse de Facebook : notre social graph
  • Zoom : le scandale des jeux et des applications sur Facebook
  • Bientôt, de nouvelles formes de publicités sur Facebook

Apple ou la surveillance de nos achats
  • Le mythe Apple
  • Une cash machine
  • Le coup de génie de l’iTunes Store
  • Un système sophistiqué de recommandations
  • 200 millions de numéros ce cartes bancaires en mémoire

Jusqu’où cela ira-t-il ?
  • Collecter des informations dans la vraie vie
  • Objectif n°1 : le téléphone portable
  • La révolution du paiement sur mobiles
  • Des stratégies différentes
  • La télé sur Internet ou Internet sur la télé ?
  • Zoom : Télé sur Internet : le modèle de Netflix
  • Facebook nous repère automatiquement dans les photos
  • L’information la plus personnelle qui soit : notre ADN

Le danger : ainsi se crée un « double-numérique » de nous-même dont nous ignorons jusqu’à l’existence
  • Savoir si nous sommes de bons payeurs et, si oui, jusqu’à combien nous sommes prêts à payer !
  • Vers la manipulation politique
  • Zoom : les fichiers politiques aux Etats-Unis
  • Déformer la réalité pour mieux nous séduire.

Conclusion : Que faire ? Un seul espoir : l’éducation
  • Quand notre mémoire numérique relève des lois américaines
  • Zoom : l’opt-in et l’opt-out
  • Combien vaut notre vie privée ?
  • Un jour, il y aura une catastrophe
  • Réapprendre aux jeunes à distinguer vie privée et vie publique